Nuit Debout : par où je commence ?

8 avril 2016 § Poster un commentaire

Le 8 avril 2016, 18 : 40

Demain sera ou ne sera pas un jour de mobilisation nationale.

Si je devais m’adresser à un amphi rempli d’étudiants entre 18 et 25 ans, plus ou moins terrorisés par leur avenir, qu’est-ce que je leur dirais ?

Imaginons que je fasse un peu de politique pour une fois, dans le sens très général de participer d’une façon constructive à un mouvement d’humains qui revendiquent le pouvoir, quels seraient mes meilleurs arguments ?

Il paraît que j’appartiens à une génération d‘égocentriques peu impliqués dans les mouvements de groupe. C’est fort possible, et très avantageux pour me faire comprendre. En général, on aime pas trop écouter les élèves modèles, quelque soit leur domaine d’expertise. En matière de politique et d’engagement, je suis nulle. Et pourtant, depuis quelque jours, sans savoir encore comment ou par quel moyen, je ressens le besoin de m’impliquer dans quelque chose. Explications.

A bas Che Guevara
Je comprends tellement ceux qui ne souhaitent qu’une chose, intimement : être à l’abri. D’autant plus que le monde paraît de plus en plus incertain d’année en année. Je vous vois d’ici, et je vous comprends : faire des études, utiles, fonctionnelles, dans le but hypothétique de trouver un travail pas trop chiant, utile, fonctionnel, qui rapporte quelques patates à midi, un logement et tout ce qui va avec (le couple, la famille les enfants et le barbecue).

Bon évidemment j’exagère, beaucoup de gens se fichent d’un tel niveau de conformité mais franchement, qui souhaiterait vraiment vivre comme un clampin d’étudiant toute sa vie ? Pourrir ses intestins avec de la bouffe de merde ? Squatter à vie chez ses parents ? La jeunesse éternelle, dans cette perspective, n’est plus captivante. Je comprends donc tout à fait qu’on ne se mobilise pas avec pour idéal mai 1968 et Che Guevara, passé 25 ans, quelque chose se construit au-delà de la révolte : c’est tout simplement le désir de vivre.

Pulsion de mort versus pulsion de vie, on m’en avait vaguement parlé en cours de philo au bac. Je comprends maintenant un peu mieux ce que ça veut dire. Place de la République, en ce moment, il y a beaucoup de jeunes, beaucoup de blancs aussi, ce que je déplore parce que ce n’est plus tout représentatif des habitants de mon pays. D’ailleurs, il y a à peine six mois, on parlait avec émotion de toute cette jeunesse sacrifiée par le terrorisme. Active, créative, urbaine, blanche-européenne, profitant de ce qu’il reste d’accueillant dans les villes, soit ses quartiers ‘’populaires’’ et ses bar-happy-hours-et-chiottes-pourraves. Nous étions les bons-vivants, ils étaient les méchants djihadistes, l’Etat était du bon côté, en guise de garde-fou, youpi tralala. Le monde avait-il retrouvé la simplicité et la virilité d’un épisode de Game of Thrones ? Le ‘’peuple’’ ‘’français’’ se serait-il révélé dans l’adversité ?

Fin février, j’entends parler d’une nouvelle loi concernant le code du travail. Comme tout ce qui touche à la politique, j’ignore l’épisode, habituée depuis longtemps à des réformes peu réjouissantes mais rassurée par le fait que, quand même, je vis encore dans un pays socialiste potentiellement réticent à adopter des mesures trop violemment injustes… Jusqu’au jour où je tombe sur ça : un article bête et méchant sur la nouvelle loi du travail, que je recommande d’ailleurs aux plus sceptiques, parce qu’il vient du Monde des étudiants (dépend du Monde) à la fois neutre et très pédagogique.

http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/03/04/etudiants-jeunes-salaries-ce-que-la-loi-travail-changerait-pour-vous_4876866_4401467.html

Au programme ? Une détérioration considérable des conditions de travail pour les salariés. Le plus scandaleux étant cette sape absolue de tout acquis social, allant du temps de travail des apprentis jusqu’aux heures supplémentaires. On va plus loin qu’avec le CPE, puisque toutes les couches de la population sont concernées, pas que les jeunes. Pas de fuite possible à la ‘’Oui mais, c’est quand même pas si terrible ce truc’’. Ce que je comprends moi : battez-vous encore plus, on y est pas encore les gars, à cette fichue croissance économique. Lente et douce était la chute, plus problématique est l’atterrissage. Parce que oui, ben oui, nous y sommes les amis. Nous vivons actuellement dans un pays qui a décidé définitivement de se décharger de nous, de notre faiblesse, de notre incapacité à produire plus, suffisamment pour rétablir un équilibre économique dont, personnellement, je me fiche éperdument.

La seule question que je me pose à l’heure actuelle : est-ce qu’on pourra encore habiter quelque part, se nourrir correctement, garder une condition d’être humain, et ce, même dans des moments de faiblesse ? Comment désormais avoir la garantie de ne pas devoir cohabiter dans une version moderne de Game Of Thrones ? Et notre envie de vivre, qu’est-ce qu’on en fait ? Nous ne pouvons pas juste être des survivants, du terrorisme ou de la crise économique. Nous ne pouvons pas combattre notre soif de destruction, notre peur de l’avenir et de la mort sans cette place pour la vie, l’envie, le désir, le futur.

Il y a bien quelque chose de pourri…
Les rats sont restés à bord du navire, le Capitaine s’est cassé dans un yacht. Ça devait bien arriver un jour ou l’autre. Depuis 2008, année de ma majorité, j’ai vécu un crash boursier, suivi d’une drôle de guerre économique, où surproduction et chômage font bon ménage. Ce n’est jamais si terrible qu’en 1789 ou en 1929, où les gens crevaient littéralement de faim, alors pourquoi se plaindre ? Lente est la chute, vous dis-je. Le nombre de chômeurs et de SDF augmente certes, mais nous avons rénové le Nouveau Forum des Halles. Poussons les agriculteurs locaux vers la faillite en faisant baisser le prix des denrées pour quelles soient plus ‘’concurrentielles’, mais construisons de nouveaux aéroports pour nous connecter avec le monde. Devant moi, un beau paquebot en constante rénovation, sous mes pieds des planches pourries qui glissent et craquent. Il y a vraiment quelque chose de pourri au Royaume du Danemark…

Quand on se retrouve dans une situation de danger il y a plusieurs réactions possibles, la plus évidente et la plus célébrée étant celle du repli sur soi, en mode guerrier solitaire en plein far west. Tu sais, ce type qui valide diplômes après diplômes, tous comportants des intitulés plus longs et compliqués les uns que les autres ? Celui qui se tape tous les forums pour emploi, qui s’inscrit à tous les sites possibles ? Le type qui choisit toujours le bon jour pour aller au supermarché, parce que le weekend tout est à dix pour cent, et qui en même temps rêverait d’avoir son propre jardin avec un potager ?

Ce type c’est toi, c’est moi, il faut quand même l’admettre. Dans l’histoire, tu t’identifies au roi ou au capitaine, normal, on fait tous ça. Seul contre l’adversité, tu peux te permettre de râler au moins. ‘’Merde, la fac est encore occupée, comment je vais valider mes examens ?’’ ‘’Et si je rate mon RER, je vais jamais être à l’heure à mon taff ?!’’ ou encore ‘’Et puis ces longs défilés moches à quoi ça sert puisque la loi El Khomri a déjà été votée ?’’.

Dans le cadre de l’évolution de l’espèce, n’importe quel obstacle doit être écarté dans le but de valoriser les éléments les plus forts. Ainsi, quand ils se trouvent en situation de danger, les rats finissent par se bouffer entre eux. Et puis il y a eu plusieurs stades d’évolution depuis le cétacé, ce qui nous permet d’envisager des solutions tout de même moins instinctives et animales. Nous voilà devant un choix simple : y aller ou ne pas y aller. Décider, ou non, que demain le 9 avril 2016 sera un jour de mobilisation nationale.

Qui je suis ?
Passé la première étape, naturelle soit dit en passant, d’évitement du problème, reste la question du choix de la solution face au problème. Ne pas se mobiliser peut très bien être un choix rationnel et tout à fait compréhensible. Parce que, en l’état actuel des choses, on peut, plus que l’instinct de survie, invoquer la raison. En quoi est-ce raisonnable, utile ou nécessaire de se mobiliser politiquement pour une cause aussi obscure et générale qu’une loi de réforme sur le travail ? Et s’il suffisait juste d’attendre qu’il se passe vraiment quelque chose, qu’il y ait plus de dix millions de personnes dans les rues, pour sortir de chez soi, arrêter ses activités du moment ?

Et toutes ses personnes déjà mobilisées, avec parmi elles, quelques syndiqués, politisés ou étudiants, est-ce qu’elles sont davantage dignes de confiance que nos politiciens et grands patrons ? Que pourront bien changer leurs tentes, leurs marmites de bouffe à prix libre, leurs AG et leurs comités d’action ? En vérité, il n’existe pas de bon ou de mauvais côté, de bonne ou de mauvaise décision. En revanche il me semble que nous sommes en droit de nous demander : est-ce que je l’accepte la situation ou pas ? Est-ce que j’ai le choix d’être celui-celle qui, demain matin, prendra son train pour se rendre à un travail, un entretien ou à un concours OU celui-celle qui se rendra sur une des différentes places où l’appel à la mobilisation a été lancé  ?

Deux choix, qui suivent deux principes complémentaires : le principe dit de ‘’réalité ‘’ et celui dit ‘’du rêve’’. Dans le premier cas, se confronter aux réalités, faite d’obstacles et d’effets d’inertie. Statistiquement, il est fort probable que le mouvement Nuit Debout n’apportera aucune amélioration significative de nos conditions de vie, du moins dans l’avenir le plus immédiat. En revanche, il est tout à fait possible qu’un gouvernement totalitaire ou bien, pour reprendre cette bonne expression ‘’une bonne guerre’’ fasse l’affaire. Sans aller jusque là, je ne peux pas affirmer, avec mes deux trois notions d’économies, que les décisions du gouvernement soient entièrement mauvaises. Ce qui me semble moins acceptable, par contre, est de prendre si peu en compte l’avis des citoyens qui en font les frais.

L’idée qu’une démocratie directe et solidaire puisse exister est pour le moment un projet visionnaire, avec tout ce qu’il comporte de rêves et d’instabilité. Penser sur le long terme est toujours dangereux. Comment savoir si le mouvement ne sera pas déformé, qu’il n’y aura pas de dérives ? Malheureusement, nous n’avons que très peu d’exemples de révolution qui auraient bien marché, et c’est sans doute la bonne raison que beaucoup se donnent pour ne pas s’impliquer politiquement dans des projets de ce genre.

Je vous laisse ici méditer sur cette longue diatribe politique qui, très loin de vouloir donner des leçons à qui que ce soit, est un moyen pour moi de poser les choses. Parce que moi non plus, je ne sais pas encore si demain ce sera, ou non, un grand jour de mobilisation nationale.

 

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Dépôt de bilan deux mille quinze

2 janvier 2016 § Poster un commentaire

Ce moment de tension entre le geste accompli et sa nécessaire procrastination.

Ce moment, entre ce que j’ai vécu, entendu, pleuré, haï, caressé, brûlé et ce qu’il m’en reste sur une feuille.

Ce moment, constitué par cette masse informe de textes sans queue ni tête.

Ce moment se porte comme un paquet de vêtement usés.

Ce moment, le plus utile de tous, pourtant le plus méprisé.

Ce moment qui ne subsistera jamais, qui sera éternellement dans l’ombre de l’oeuvre.

Ce fantôme de l’oeuvre, cette femme effacée, ces idées éparses qui attendent un but.

Cette promenade entre deux points, entre,

celui du départ,

et celui de l’arrivée.

Ce moment est aussi bien un trajet.

Cet enfant éternel qui attend le résultat d’une audition.

Cette ligne sans cesse brisée par le manque d’inspiration.

Cette crampe qui accuse le manque de rythme dans la marche.

J’attends entre deux villes, route de campagne devenue coton sous l’action de la brume.

Contours adoucis des plaines et des arbres, fumigènes naturels pour tripe en plein jour.

Ce moment, flou entre deux autres, durs, brutaux ou extravagants.

Je voudrais sans cesse entrer dans la vie,

flotter sans jamais parvenir

à l’impact.

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(Une larme de Maurice Mikkers)

Le lapin du 12ème arrondissement

26 novembre 2015 § 1 commentaire

J’attends Y dans un Kebab.

J’ai pris une cannette de 1664 parce que je ne pouvais pas avoir de verre de vin.

Je viens de me faire virer d’un restaurant de nourriture chinoise casher.

Je n’aurais pas dû débarquer aussi brutalement et demander à la femme blonde derrière le comptoir :

« Bonjour, est-ce que je peux juste m’asseoir pour prendre un verre ? »

J’étais pas bien, je venais d’apprendre de la part de Y que je devais l’attendre encore 30 minutes, dans le froid, rue de Charenton.

Je n’ai pas le courage de lui poser un lapin bien mérité.
Retourner en pleurant dans ma piaule infâme en banlieue.
Alors puisque c’est comme ça, je fais le tour des vitrines.
Un dimanche soir dans le 12ème, autant dire que c’est très calme.

Je ne suis même pas sûr qu’il va se ramener.

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Je choisis de m’asseoir dans un Kebab face à la rue parce que je ne veux pas qu’il m’échappe.

A force de fréquenter ce genre de lapins, j’ai développé une sorte d’instinct de chasseur.

Je considère que si l’on me fuit plus ou moins subtilement, c’est que je dois être très dangereux.

Les gens dangereux sont beaucoup plus cool que ceux que l’on se permet de faire attendre seule, dans le froid, un dimanche soir, dans le 12ème arrondissement.

J’ai 25 minutes encore d’indulgence.

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Après cela, je prévois le moment critique où je vais me décomposer progressivement.
Je me vois déjà trainer mes jambes et mes bras le long des roues des voitures.

Un seul mot, une seule pensée devant l’Eternel : « Putain, il m’a encore eu ce con ».

J’ai tenu environ 15 minutes dehors avec ma 1664.

La décoration d’intérieure du Kebab évoque un lieu hybride entre la Méditerranée et l’Inde.

Il y a des rameaux d’olivier rouges collés sur les murs et une photographie 50 sur 30 cm d’un palais blanc qui ressemble au Taj Mahal.

Plusieurs images d’une capture ratée à Saint-Denis.

Heureusement que le son du téléviseur est trop bas, je peux faire comme s’il s’agissait d’une réalité lointaine, un autre pays peut-être

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Je demande combien pour la bière et qu’est-ce que c’est sur la photo.

On m’apprend qu’il s’agit d’une mosquée turque, autrefois une église, peut- être avant un temple. Mes interlocuteurs ne sont pas d’accord.

Le mec qui était planté à côté de la viande tournante me demande de me lever. Nous visitons tous ensemble sa boutique.

Il y a au moins une dizaine de bâtiments blancs sur fond bleu, ce sont plusieurs lieux de culte en Turquie.

Ulu Cami de Bursa, elle est un peu austère je trouve, un peu calviniste sur les bords avec ses minarets qui ressemblent à des cheminées d’usine.

Plus loin, je vois une scène d’intérieur avec une fontaine complètement bleue. De grands dessins noirs, des lettres en fait. Des déformations dignes des plus belles tentatives des surréalistes, quoique notre alphabet romain résiste trop souvent aux fantaisies des calligraphes.

 

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C’est toujours Ulu Cami de Bursa, une vue intérieure cette fois.

J’avance dans le couloir, voilà La Coupole du rocher, classique.

La rencontre entre une coupole byzantine et un octogone parfait offre la vision d’une forteresse. Je me demande si l’aspect circulaire des lieux de culte musulmans est à relier avec une certaine attention à la trajectoire du soleil.

L’exotisme est absolu pour moi, ça n’a pas l’air d’être très différent pour les autres visiteurs. Certains n’y sont jamais allés, ou juste pendant les vacances.

Pour d’autres, il s’agit d’un souvenir d’enfance, ou tout simplement d’un doux fantasme.

Je suis un peu chez eux tout en pouvant consommer une bière, attendre quelqu’un qui n’appartient pas à leur monde.

Y me rappelle, je dois sortir.

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Je suis une cible (Il paraît)

15 novembre 2015 § Poster un commentaire

Rue des Dames, je suis assise dans un café où les gens boivent, rient et se draguent.

Je vois depuis ma table le hall d’entrée d’un immeuble. La porte est grande ouverte sur ce petit espace d’intimité, entre le lieu public et la chambre.

Daaaaaesh Dash Lessive.

Une jeune-femme en salopette usée, sans doute se procure-t-elle ses fringues dans la même boutique que moi – Emmaüs. Son rouge à lèvre -cerise, comme celui de la cicciolina – est une flaque de sang ou une rose.

Le jeune-homme qui lui fait face tient entre les doigts de sa main gauche un verre de vin blanc rond comme un poing.

Cette nuit, je l’espère, ils feront l’amour.

Un jeune-homme sort de la maison d’en face, traverse littéralement la porte de tout son corps pour venir s’exploser à ma table en souriant.

Il est venu prendre commande. Il débute, il s’excuse d’avoir renversé ma bière.

Un lac doré coule sous mes coudes. La substance poisseuse et odorante est parfaitement admissible : ce sont les risques du métier, quand on sort, on se tâche.

Bourreaux Bordeaux.

Ma cité s’évanouit doucement dans un rêve.

Je la vois toute concentrée derrière ces vitres. On se croirait à un mariage ou à un enterrement. Les enfants sont fous, ils s’accrochent aux épaules de leurs pères et s’en servent pour courir.

A 22h, je sais que c’est l’heure de partir d’ici, il suffit de faire quelques mètres jusqu’à Saint Lazare.

Je pousse la porte vitrée moins impétueusement que le jeune serveur.

Je sais que si je me retourne, tu seras peut-être là.

Je t’ai défié toute la journée, je suis fatiguée maintenant de te poursuivre.

Je me suis réfugiée devant un théâtre fermé, dans un café bondé de monde, j’ai pris le métro, le train, j’ai traversé les plus grandes places et les plus belles avenues.

Les grands couloirs haussmanniens ont été construits pour tous ceux qui, comme toi, souhaitent contrôler la foule à distance.

Des rues et des places bien larges pour se faire la guerre. Quand on ferme les lieux publics et de culture, c’est à peu près tout ce qu’il en reste.

Je marche sans but, je suis une cible, tant pis pour moi, il paraît.

Avant de prendre mon dernier train, en direction du 9 mètres carré si sûr qui me sert de cage lapin, je passe à la Librairie de Paris, place de Clichy. Quel bel endroit pour se faire tirer dessus franchement.

Je me glisse au sein d’une armée de livres dressés courageusement comme les soldats-carte-à-jouer de la Dame de coeur.

J’entends le bruit de pages qu’on froisse, la voix feutrée d’un jeune librairie qui fait le résumé d’un livre.

Je sens l’odeur de la pâte à colle, de l’encre et même de la moisissure encore en formation.

Il n’y a pas meilleur endroit pour se perdre.

Il n’y a pas meilleur endroit pour me retrouver.

Un champ de patate pour la place de la République

4 septembre 2015 § Poster un commentaire

Novembre 2014, place de la République, Paris.

Plusieurs tonnes de pommes de terre, des pieds sales, des sacs plastiques : ce sont les traces d’une bataille, celle des agriculteurs français qui protestent contre leurs conditions de travail.

Ils se sentent aussi inutiles que cette montagne de patates, le résultat d’une surproduction poussée par la baisse des prix. Sur-produire pour survivre, voilà l’impératif absurde qu’illustre leur action.

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Elle est pourtant jolie cette montagne et le tapis de terre ocre devant le Mac Donald et la statue de la République est un décor pastoral au milieu de la ville.

Qui sont-ils tous ces êtres à quatre pattes ? Des mangeurs ravis de participer à une récolte gratuite, mais surtout de petits exploitants, de ceux qui ne touchent pas plus du RSA en échange des produits locaux qui garnissent nos assiettes.

De la culture de la terre, ils ont espéré en vivre. Sans le savoir, c’est au sein d’une nouvelle armée qu’ils ont été enrôlés de force : celle de l’agriculture internationale.

Patates 4

Nous vivons une bien drôle de guerre en vérité. Engagés de force, c’est contre l’Espagne, l’Allemagne, le reste du monde que nous agissons désormais. C’est à celui d’entre-nous qui saura proposer le plus petit prix, le plus petit dénominateur commun que revient la victoire sur le marché, ce qui a pour conséquence d’appauvrir les hommes et le contenu de leurs estomacs.

Quelle force obscure nous pousse, en 2014, en 2015, à cette violence dans la conquête des territoires voisins ? Ne pouvions nous pas en rester là, à la bordure de notre champ et laisser les autres lutter à mort pour le pouvoir ?

Patates 6

J’étais venue ici par hasard avec mon appareil photo. Ce discours aux accents politiques m’est venu en discutant avec des agriculteurs présents sur les lieux du  »crime », syndiqués de la FNSEA ou non. Ces images sont restées enterrées dans mon ordinateur jusqu’à cette semaine, quand j’apprends à la télé nationale qu’ils remettent ça, avec des tracteurs cette fois-ci. Les jours qui suivront nous diront s’ils ont obtenu gain de cause.

Je me souviens surtout d’avoir ressenti une impression de soulagement et de colère mêlées. Je suis très loin de l’univers de l’agriculture et pourtant leur précarité rejoint sur bien des points la mienne. Pour ne rien gâcher, ils  ont un certains style dans leur actions.

Patates 7

Cette montagne de patates avait de l’allure, j’espère qu’il en était de même pour le défilé des tracteurs. Je les vois encore comme les déserteurs passionnés de notre monde. Aux côtés du Mac Donald, plusieurs tonnes de nourriture gratuite, comme autant d’armes qu’on déposerait aux pieds d’un roi injuste et belliqueux. Dans une version moderne de la fable, la fourmi serait aujourd’hui la coupable d’avoir trop travaillé, trop produit, trop accumulé. Elle finit écrasée sous le poids de toutes ces offrandes qu’elle ne consacre plus à personne. Voilà pour la morale de l’histoire.

Mais la fourmi l’accepte, dans la joie, dans la fête d’un événement politique et spontané.

De l’intérêt d’être NUL

25 août 2015 § 3 Commentaires

Dans une société géniale, il faut bien une majorité de nuls. Moqué, humilié ou jugé avec complaisance, ce rebut gauche et moche est un type chiant qui se remet tout le temps en question. Comme je suis bien partie pour cohabiter avec cette aspect détestable de ma personnalité, j’ai décidé de faire parler la NULLE qui était en moi. Dans le cas où la vie déciderait, finalement, de ne pas m’accorder ma chance, j’aurais encore une alternative pour faire chier mon monde. 

Le NUL chez l’écrivain
Sur ce blog, je publie des textes sur lesquels je travaille parfois pendant des heures (deux semaines  pour celui-ci). Il est rare que je remporte les ‘’likes’’, ce dont je ne m’offusque pas en temps normal puisqu’il s’agit de brouillons, d’ébauches. L’univers du blog me permet d’expérimenter des sujets et des formes d’écriture où je me sens encore fragile.

Je rectifie : non, ce ne sont pas des ébauches, puisque je ne publie jamais rien ‘’d’écrit sur le vif’’. Ce sont des textes, qui, à l’heure actuelle, ne sont compatibles avec aucune forme d’édition hors html5. Ce sont des textes hors-forme, dit-formes.
Et pourtant. Je n’échapperai jamais à la règle de l’offre et de la demande. Même sur ce site il y a des petits coeurs des followers, etc etc. J’avais annulé une page Facebook  pour éviter de me sentir obligée d’obéir à la règle des likes.

Ici, brave lecteur, je n’ai rien à t’offrir de complet. N’attends pas de produits emballés comme au Starbucks. Je n’ai jamais maîtrisé l’art du papier-cadeau de toute manière. Je crois en l’esprit humain quand il échoue. Pour le reste, tout résultat définitivement positif ne peut être interprété que comme un désastre. L’ordre n’est pas de ce monde. Un artiste qui réussit à te plaire est à occire violemment. Le sens du devoir, la perfection, le sens du service sont des valeurs qui ne peuvent convenir qu’à l’entreprise de fast food dont j’ai parlé plus haut.

Je ne suis pas cynique cependant, mais complètement, éperdument, désespérée. Tous les héros de tragi-comédie le sont. Tout le reste n’est que second rôle. Je souhaite au millier d’employés modèles qui sortent tous les soirs du RER A en direction du quartier de la Défense de s’étouffer dans les coulisses de mon existence sublime de ratée au RSA.

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Bien sûr, j’avais bien démarré. On commence toujours pas se demander comment être génial ou plus modestement, comment fournir du carburant licite à la société moderne. J’ai écouté ma conseillère d’orientation au lycée. j’ai tenté Science Po, raté Science Po. Tenté la prép. lettre, raté la prépa. Tenté les beaux-arts,, etc etc etc. J’ai en revanche validé deux licences et bientôt deux masters qui n’ont manifestement aucune valeur aux yeux du marché du travail. J’ai appris à comprendre l’art contemporain et à en parler. A la bonne heure.

A  25 ans je fais le constat de mon inutilité.
Je ne serai pas plasticienne.
Je ne cultiverai pas mon potager pour manger bio.
Je ne serai pas musicienne.
Je ne serai pas comptable non plus.
Je ne sais toujours pas compter.
Je me perds dans ma propre maison.
Je suis capable de pleurer toute seule dans le métro parce que j’ai perdu mes clés.
Je peux tomber en dépression deux semaines à cause d’un chagrin d’amour.
Je peux décrire en revanche, selon un certain nombre de signes, le fil d’une pensée.
Je peux également fictionnaliser, c’est-à-dire rêvasser et rendre compte de cette non-activité par excellence dans des nouvelles ou des pièces de théâtre.

Maintenant que j’y pense, la rêvasserie est un défaut que je cultive depuis l’enfance et qu’on a jamais fini de me reprocher. C’est pourtant le meilleur défaut que j’ai, et il y en a un paquet, je dois l’avouer.

Parlons en de l’imagination. Est-ce qu’elle aurait laissée le pas à la notion beaucoup plus séduisante de créativité ? Peut-on inscrire dans un CV « Sujet fortement imaginatif » ? A quoi servent les rêveurs ? Comment accorder de l’importance à ces êtres sans buts et sans ambitions ? « Tu te fais des films, atterri, arrête de vivre dans ta tête. ». C’est le reproche le plus cinglant que l’on puisse me faire.

A toi, impitoyable lecteur, je te jette en pâture le résultat de plusieurs années de travail, de lectures et d’essais inutiles. Pourquoi l’écriture aurait-elle la charge de te convaincre, de te séduire ou de t’émouvoir ? Et si je te disais que je n’écris que pour moi, contre moi le plus souvent et cette envie d’être caressée, consolée en permanence d’être si imparfaite ?
Je ne serai pas celle que tu attends, ou du moins, jamais très longtemps. Tu ne voudras bientôt plus me lire parce que tu n’y trouveras plus les moyens de ton évasion. Je ne serai peut-être pas une moins bonne came. Tu te seras habitué, tu l’auras trop fumée, trop usée. Tu m’auras usée.

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Le NUL et les banques

J’ai comme l’impression que je ne saurai jamais y faire, ni avec toi, ni avec les autres. Les relations sociales me dépassent. Il y a quelques jours, j’ai perdu tous mes moyens à un entretien d’embauche. Je suis NULLE dans beaucoup de circonstances, ce qui ne facilite pas mon entrée fracassante dans le monde du travail.

Certains me trouvent touchante, comme toutes les personnes maladroites. Les films d’animation font du NUL un personnage qui suscite l’affection et l’empathie de la part du public. On est rassuré de connaître plus nul que soit. On se juge avec moins de férocité qu’il n’en faudrait, pourtant, pour survivre aux aléas du marché.

Puisque je suis NULLE, je devrais donc tirer un avantage de ce handicap. Je pourrais m’acheter une caméra et filmer ma chambre universitaire. J’écrirais des chansons pour qu’on ait pitié de mes cafards. Je posterais la vidéo et je remporterais 50 vues. Je serai le gentil petit clown, on m’aimera un peu et puis je finirai au composte des tentatives désespérées.

Très loin devant moi, les vrais NULS, professionnels du genre Cyprien ou Norman, qui affichent des millions de vues avec des vidéos sur leur vie soit-disant merdique. Leurs appartements d’étudiants fauchés n’ont jamais vraiment existé. Je suis sûre que Norman n’écrit pas de chansons à son chat, qui est probablement un robot super perfectionné financé par apple. Bientôt on en voudra tous dans notre salon. Quoi ? Tu le savais pas ?

bnbnb,,bn

Tant de concurrence, même dans la nullité, j’en ai plein les couilles, franchement. Ma banque, toujours assez gentille pour me dire que je n’ai pas assez d’argent les 20 de chaque mois, comprend les gens comme moi.

« Si tu n’as pas de talent pour te faire de l’argent, endette-toi, et chante ma petite ! « D’ailleurs, c’est drôle comme les pubs pour les prêts étudiants prennent le NUL pour cible (étudiant de fac pas riche en général), en se foutant gentiment de sa gueule.

Belle stratégie quand on pense que pour une personne d’importance, il doit y avoir 30 NULS. Il n’y a pas que l’idiot du fond de la classe qui soit concerné.

( ❤ Petite parodie ❤ )
Tout le monde chante en petite jupette pour l’été.
« LA LA LA  Si le marché de l’emploi et de la réussite personnelle ne s’ouvre pas à moi.
LA LA
J’ai la chance de pouvoir m’endetter pour compenser le vide de ma vie et mes échecs cuisants.
LA LA
Je n’aurai pas mes exams, mais je pourrai partir en vacances en Espagne.
LA LA
Et prendre de la MDMA (Lala) , etc, etc, etc…
Tout, ça grâce à mon crédit de la Caisse des Pagnes. »
(… Et à mes valeureux parents qui se sont portés caution en désespoir de cause.)

Un salaire pour les NULS
Et alors ? Une fois ce petit cadeau de départ à rembourser, que doit faire le NUL ?
Dealer de la drogue ? Encore faudrait il que le NUL soit un peu courageux et qu’il n’ait pas peur d’aller en prison, même si, apparemment, ça n’a pas l’air si terrible que ça quand on voit Orange is the new black. De plus, un dealer qui ne supporte pas la fumée de cigarette, ça fait tâche dans la profession.

Entrer dans l’armée alors ? Et si je te dis que le NUL a toujours eu une enfance malheureuse et ne supporte pas la vue du sang, ou les coups de soleil ?
Se mettre en couple et faire des enfants (ils prendront soin de leurs parents ruinés) ? Tout NUL qui se respecte ne saurait engendrer pire que lui. Attention, les tests d’ADN le prouvent maintenant.

Aucune de ces solutions n’est vraiment efficace, et, n’en déplaise aux amateurs de Norman : Non, c’est pas marrant d’être un VRAI NUL.
En conséquence, je fais le souhait qu’on raye d’un coup sec la dette que j’ai signée depuis mon entrée en maternelle.

Je ne réussirai pas, enfin c’est pas obligé quoi, et alors ?
Pourquoi ne pas inventer le RSA du NUL ? Est-ce que qu’il ne faudrait pas le créer pour que tous les NULS de la terre puissent être respectés et vivre comme des êtres humains (et non comme des clowns apprivoisés) ?

Comme il faut bien commencer quelque part, je propose d’écrire un mot d’excuse officiel.

Si vous vous sentez concerné par la description ci-dessus, je vous propose d’annuler votre prêt à la banque et de vous rendre à la CAF avec le papier suivant.

(Vous pouvez corriger les fautes si vous êtes accompagné d’un non-NUL ) :

« Malgré une bonne origine sociale et un parcours universitaire satisfaisant, des cours de capoïera et même quelques abdos-fessiers, je déclare que X est NUL pour une durée indéterminée. Il n’apportera pas d’argent à la société, il ne saura pas faire valoir sa position dans la hiérarchie. En conséquence, X aura le droit de toucher une indemnité du NUL, etc, etc… »

Ce n’est pas du tout un geste désespéré mais plutôt un signe de solidarité à toutes les organisations qui sauront respecter l’absence (ou l’insuffisance) de compétences et de talent, dans un marché de l’emploi qui aujourd’hui n’offre pas sa place à tout le monde. L’allocation universelle n’est pas tellement éloignée de cette idée. Les Finlandais vont même en faire l’expérience bientôt :  http://blogs.mediapart.fr/blog/annie-lasorne/270615/allocation-universelle-la-finlande-fait-le-test

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Parenthèse philosophique

Rêveurs du monde entier, levez-vous et unissez vos forces ! Vous êtes inutiles et hyper importants, c’est vrai !

Le monde du travail nous juge comme des incapables, et, dans le pire des cas, on se retrouve inscrits au catalogue des difformités psychologiques (ou DSM-IV). A cette accusation d’une rare violence, j’oppose le peu de savoir aérospatial que je possède. Il paraît que l’univers est constitué d’une matière invisible que les scientifiques ont nommé injustement ‘’matière noire’’. Présent indéfini, éternité absolue (celle à laquelle tout le monde aspire finalement), nous pré-existons à toute chose. L’univers serait une trace déposée sur le vide. Nous ne sommes que des souvenirs du Big Bang stockés sur un disque dur qui n’attend qu’à être renouvelé.

A l’échelle de notre planète, nous ne sommes pas plus puissants : 10 milliards de primates agglutinés sur 1/3 de la surface du globe, le reste étant d’immenses espaces vides, des océans inutiles, des déserts inutiles qui avancent inexorablement sur nous et bousillent nos belles plages tous les deux ans.

Je rêvais enfant de catastrophes naturelles et de voyages éternels sur des barques trouées.

Je faisais semblant de dormir et j’inventais des mondes à partir d’un mur blanc.

Dans les gares, dans les salles d’attente, j’aimais n’avoir rien à faire.

Quand est-ce qu’on a fini d’agir, de circuler, de produire ? Qui est là pour nous ordonner de prendre une pause ? Pourquoi est-ce que les années sabbatiques sont encore si mal perçues, sans parler du temps partiel et du chômage volontaire ?

Trop utiles ces centrales nucléaires qu’il est bien difficile d’arrêter.

Une pause s’il vous plaît, et je serai prête à repartir.

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Où suis-je ?

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