Nuit Debout : par où je commence ?

8 avril 2016 § Poster un commentaire

Le 8 avril 2016, 18 : 40

Demain sera ou ne sera pas un jour de mobilisation nationale.

Si je devais m’adresser à un amphi rempli d’étudiants entre 18 et 25 ans, plus ou moins terrorisés par leur avenir, qu’est-ce que je leur dirais ?

Imaginons que je fasse un peu de politique pour une fois, dans le sens très général de participer d’une façon constructive à un mouvement d’humains qui revendiquent le pouvoir, quels seraient mes meilleurs arguments ?

Il paraît que j’appartiens à une génération d‘égocentriques peu impliqués dans les mouvements de groupe. C’est fort possible, et très avantageux pour me faire comprendre. En général, on aime pas trop écouter les élèves modèles, quelque soit leur domaine d’expertise. En matière de politique et d’engagement, je suis nulle. Et pourtant, depuis quelque jours, sans savoir encore comment ou par quel moyen, je ressens le besoin de m’impliquer dans quelque chose. Explications.

A bas Che Guevara
Je comprends tellement ceux qui ne souhaitent qu’une chose, intimement : être à l’abri. D’autant plus que le monde paraît de plus en plus incertain d’année en année. Je vous vois d’ici, et je vous comprends : faire des études, utiles, fonctionnelles, dans le but hypothétique de trouver un travail pas trop chiant, utile, fonctionnel, qui rapporte quelques patates à midi, un logement et tout ce qui va avec (le couple, la famille les enfants et le barbecue).

Bon évidemment j’exagère, beaucoup de gens se fichent d’un tel niveau de conformité mais franchement, qui souhaiterait vraiment vivre comme un clampin d’étudiant toute sa vie ? Pourrir ses intestins avec de la bouffe de merde ? Squatter à vie chez ses parents ? La jeunesse éternelle, dans cette perspective, n’est plus captivante. Je comprends donc tout à fait qu’on ne se mobilise pas avec pour idéal mai 1968 et Che Guevara, passé 25 ans, quelque chose se construit au-delà de la révolte : c’est tout simplement le désir de vivre.

Pulsion de mort versus pulsion de vie, on m’en avait vaguement parlé en cours de philo au bac. Je comprends maintenant un peu mieux ce que ça veut dire. Place de la République, en ce moment, il y a beaucoup de jeunes, beaucoup de blancs aussi, ce que je déplore parce que ce n’est plus tout représentatif des habitants de mon pays. D’ailleurs, il y a à peine six mois, on parlait avec émotion de toute cette jeunesse sacrifiée par le terrorisme. Active, créative, urbaine, blanche-européenne, profitant de ce qu’il reste d’accueillant dans les villes, soit ses quartiers ‘’populaires’’ et ses bar-happy-hours-et-chiottes-pourraves. Nous étions les bons-vivants, ils étaient les méchants djihadistes, l’Etat était du bon côté, en guise de garde-fou, youpi tralala. Le monde avait-il retrouvé la simplicité et la virilité d’un épisode de Game of Thrones ? Le ‘’peuple’’ ‘’français’’ se serait-il révélé dans l’adversité ?

Fin février, j’entends parler d’une nouvelle loi concernant le code du travail. Comme tout ce qui touche à la politique, j’ignore l’épisode, habituée depuis longtemps à des réformes peu réjouissantes mais rassurée par le fait que, quand même, je vis encore dans un pays socialiste potentiellement réticent à adopter des mesures trop violemment injustes… Jusqu’au jour où je tombe sur ça : un article bête et méchant sur la nouvelle loi du travail, que je recommande d’ailleurs aux plus sceptiques, parce qu’il vient du Monde des étudiants (dépend du Monde) à la fois neutre et très pédagogique.

http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/03/04/etudiants-jeunes-salaries-ce-que-la-loi-travail-changerait-pour-vous_4876866_4401467.html

Au programme ? Une détérioration considérable des conditions de travail pour les salariés. Le plus scandaleux étant cette sape absolue de tout acquis social, allant du temps de travail des apprentis jusqu’aux heures supplémentaires. On va plus loin qu’avec le CPE, puisque toutes les couches de la population sont concernées, pas que les jeunes. Pas de fuite possible à la ‘’Oui mais, c’est quand même pas si terrible ce truc’’. Ce que je comprends moi : battez-vous encore plus, on y est pas encore les gars, à cette fichue croissance économique. Lente et douce était la chute, plus problématique est l’atterrissage. Parce que oui, ben oui, nous y sommes les amis. Nous vivons actuellement dans un pays qui a décidé définitivement de se décharger de nous, de notre faiblesse, de notre incapacité à produire plus, suffisamment pour rétablir un équilibre économique dont, personnellement, je me fiche éperdument.

La seule question que je me pose à l’heure actuelle : est-ce qu’on pourra encore habiter quelque part, se nourrir correctement, garder une condition d’être humain, et ce, même dans des moments de faiblesse ? Comment désormais avoir la garantie de ne pas devoir cohabiter dans une version moderne de Game Of Thrones ? Et notre envie de vivre, qu’est-ce qu’on en fait ? Nous ne pouvons pas juste être des survivants, du terrorisme ou de la crise économique. Nous ne pouvons pas combattre notre soif de destruction, notre peur de l’avenir et de la mort sans cette place pour la vie, l’envie, le désir, le futur.

Il y a bien quelque chose de pourri…
Les rats sont restés à bord du navire, le Capitaine s’est cassé dans un yacht. Ça devait bien arriver un jour ou l’autre. Depuis 2008, année de ma majorité, j’ai vécu un crash boursier, suivi d’une drôle de guerre économique, où surproduction et chômage font bon ménage. Ce n’est jamais si terrible qu’en 1789 ou en 1929, où les gens crevaient littéralement de faim, alors pourquoi se plaindre ? Lente est la chute, vous dis-je. Le nombre de chômeurs et de SDF augmente certes, mais nous avons rénové le Nouveau Forum des Halles. Poussons les agriculteurs locaux vers la faillite en faisant baisser le prix des denrées pour quelles soient plus ‘’concurrentielles’, mais construisons de nouveaux aéroports pour nous connecter avec le monde. Devant moi, un beau paquebot en constante rénovation, sous mes pieds des planches pourries qui glissent et craquent. Il y a vraiment quelque chose de pourri au Royaume du Danemark…

Quand on se retrouve dans une situation de danger il y a plusieurs réactions possibles, la plus évidente et la plus célébrée étant celle du repli sur soi, en mode guerrier solitaire en plein far west. Tu sais, ce type qui valide diplômes après diplômes, tous comportants des intitulés plus longs et compliqués les uns que les autres ? Celui qui se tape tous les forums pour emploi, qui s’inscrit à tous les sites possibles ? Le type qui choisit toujours le bon jour pour aller au supermarché, parce que le weekend tout est à dix pour cent, et qui en même temps rêverait d’avoir son propre jardin avec un potager ?

Ce type c’est toi, c’est moi, il faut quand même l’admettre. Dans l’histoire, tu t’identifies au roi ou au capitaine, normal, on fait tous ça. Seul contre l’adversité, tu peux te permettre de râler au moins. ‘’Merde, la fac est encore occupée, comment je vais valider mes examens ?’’ ‘’Et si je rate mon RER, je vais jamais être à l’heure à mon taff ?!’’ ou encore ‘’Et puis ces longs défilés moches à quoi ça sert puisque la loi El Khomri a déjà été votée ?’’.

Dans le cadre de l’évolution de l’espèce, n’importe quel obstacle doit être écarté dans le but de valoriser les éléments les plus forts. Ainsi, quand ils se trouvent en situation de danger, les rats finissent par se bouffer entre eux. Et puis il y a eu plusieurs stades d’évolution depuis le cétacé, ce qui nous permet d’envisager des solutions tout de même moins instinctives et animales. Nous voilà devant un choix simple : y aller ou ne pas y aller. Décider, ou non, que demain le 9 avril 2016 sera un jour de mobilisation nationale.

Qui je suis ?
Passé la première étape, naturelle soit dit en passant, d’évitement du problème, reste la question du choix de la solution face au problème. Ne pas se mobiliser peut très bien être un choix rationnel et tout à fait compréhensible. Parce que, en l’état actuel des choses, on peut, plus que l’instinct de survie, invoquer la raison. En quoi est-ce raisonnable, utile ou nécessaire de se mobiliser politiquement pour une cause aussi obscure et générale qu’une loi de réforme sur le travail ? Et s’il suffisait juste d’attendre qu’il se passe vraiment quelque chose, qu’il y ait plus de dix millions de personnes dans les rues, pour sortir de chez soi, arrêter ses activités du moment ?

Et toutes ses personnes déjà mobilisées, avec parmi elles, quelques syndiqués, politisés ou étudiants, est-ce qu’elles sont davantage dignes de confiance que nos politiciens et grands patrons ? Que pourront bien changer leurs tentes, leurs marmites de bouffe à prix libre, leurs AG et leurs comités d’action ? En vérité, il n’existe pas de bon ou de mauvais côté, de bonne ou de mauvaise décision. En revanche il me semble que nous sommes en droit de nous demander : est-ce que je l’accepte la situation ou pas ? Est-ce que j’ai le choix d’être celui-celle qui, demain matin, prendra son train pour se rendre à un travail, un entretien ou à un concours OU celui-celle qui se rendra sur une des différentes places où l’appel à la mobilisation a été lancé  ?

Deux choix, qui suivent deux principes complémentaires : le principe dit de ‘’réalité ‘’ et celui dit ‘’du rêve’’. Dans le premier cas, se confronter aux réalités, faite d’obstacles et d’effets d’inertie. Statistiquement, il est fort probable que le mouvement Nuit Debout n’apportera aucune amélioration significative de nos conditions de vie, du moins dans l’avenir le plus immédiat. En revanche, il est tout à fait possible qu’un gouvernement totalitaire ou bien, pour reprendre cette bonne expression ‘’une bonne guerre’’ fasse l’affaire. Sans aller jusque là, je ne peux pas affirmer, avec mes deux trois notions d’économies, que les décisions du gouvernement soient entièrement mauvaises. Ce qui me semble moins acceptable, par contre, est de prendre si peu en compte l’avis des citoyens qui en font les frais.

L’idée qu’une démocratie directe et solidaire puisse exister est pour le moment un projet visionnaire, avec tout ce qu’il comporte de rêves et d’instabilité. Penser sur le long terme est toujours dangereux. Comment savoir si le mouvement ne sera pas déformé, qu’il n’y aura pas de dérives ? Malheureusement, nous n’avons que très peu d’exemples de révolution qui auraient bien marché, et c’est sans doute la bonne raison que beaucoup se donnent pour ne pas s’impliquer politiquement dans des projets de ce genre.

Je vous laisse ici méditer sur cette longue diatribe politique qui, très loin de vouloir donner des leçons à qui que ce soit, est un moyen pour moi de poser les choses. Parce que moi non plus, je ne sais pas encore si demain ce sera, ou non, un grand jour de mobilisation nationale.

 

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