Je suis une cible (Il paraît)

15 novembre 2015 § Poster un commentaire

Rue des Dames, je suis assise dans un café où les gens boivent, rient et se draguent.

Je vois depuis ma table le hall d’entrée d’un immeuble. La porte est grande ouverte sur ce petit espace d’intimité, entre le lieu public et la chambre.

Daaaaaesh Dash Lessive.

Une jeune-femme en salopette usée, sans doute se procure-t-elle ses fringues dans la même boutique que moi – Emmaüs. Son rouge à lèvre -cerise, comme celui de la cicciolina – est une flaque de sang ou une rose.

Le jeune-homme qui lui fait face tient entre les doigts de sa main gauche un verre de vin blanc rond comme un poing.

Cette nuit, je l’espère, ils feront l’amour.

Un jeune-homme sort de la maison d’en face, traverse littéralement la porte de tout son corps pour venir s’exploser à ma table en souriant.

Il est venu prendre commande. Il débute, il s’excuse d’avoir renversé ma bière.

Un lac doré coule sous mes coudes. La substance poisseuse et odorante est parfaitement admissible : ce sont les risques du métier, quand on sort, on se tâche.

Bourreaux Bordeaux.

Ma cité s’évanouit doucement dans un rêve.

Je la vois toute concentrée derrière ces vitres. On se croirait à un mariage ou à un enterrement. Les enfants sont fous, ils s’accrochent aux épaules de leurs pères et s’en servent pour courir.

A 22h, je sais que c’est l’heure de partir d’ici, il suffit de faire quelques mètres jusqu’à Saint Lazare.

Je pousse la porte vitrée moins impétueusement que le jeune serveur.

Je sais que si je me retourne, tu seras peut-être là.

Je t’ai défié toute la journée, je suis fatiguée maintenant de te poursuivre.

Je me suis réfugiée devant un théâtre fermé, dans un café bondé de monde, j’ai pris le métro, le train, j’ai traversé les plus grandes places et les plus belles avenues.

Les grands couloirs haussmanniens ont été construits pour tous ceux qui, comme toi, souhaitent contrôler la foule à distance.

Des rues et des places bien larges pour se faire la guerre. Quand on ferme les lieux publics et de culture, c’est à peu près tout ce qu’il en reste.

Je marche sans but, je suis une cible, tant pis pour moi, il paraît.

Avant de prendre mon dernier train, en direction du 9 mètres carré si sûr qui me sert de cage lapin, je passe à la Librairie de Paris, place de Clichy. Quel bel endroit pour se faire tirer dessus franchement.

Je me glisse au sein d’une armée de livres dressés courageusement comme les soldats-carte-à-jouer de la Dame de coeur.

J’entends le bruit de pages qu’on froisse, la voix feutrée d’un jeune librairie qui fait le résumé d’un livre.

Je sens l’odeur de la pâte à colle, de l’encre et même de la moisissure encore en formation.

Il n’y a pas meilleur endroit pour se perdre.

Il n’y a pas meilleur endroit pour me retrouver.

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