Le lapin du 12ème arrondissement

26 novembre 2015 § 1 commentaire

J’attends Y dans un Kebab.

J’ai pris une cannette de 1664 parce que je ne pouvais pas avoir de verre de vin.

Je viens de me faire virer d’un restaurant de nourriture chinoise casher.

Je n’aurais pas dû débarquer aussi brutalement et demander à la femme blonde derrière le comptoir :

« Bonjour, est-ce que je peux juste m’asseoir pour prendre un verre ? »

J’étais pas bien, je venais d’apprendre de la part de Y que je devais l’attendre encore 30 minutes, dans le froid, rue de Charenton.

Je n’ai pas le courage de lui poser un lapin bien mérité.
Retourner en pleurant dans ma piaule infâme en banlieue.
Alors puisque c’est comme ça, je fais le tour des vitrines.
Un dimanche soir dans le 12ème, autant dire que c’est très calme.

Je ne suis même pas sûr qu’il va se ramener.

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Je choisis de m’asseoir dans un Kebab face à la rue parce que je ne veux pas qu’il m’échappe.

A force de fréquenter ce genre de lapins, j’ai développé une sorte d’instinct de chasseur.

Je considère que si l’on me fuit plus ou moins subtilement, c’est que je dois être très dangereux.

Les gens dangereux sont beaucoup plus cool que ceux que l’on se permet de faire attendre seule, dans le froid, un dimanche soir, dans le 12ème arrondissement.

J’ai 25 minutes encore d’indulgence.

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Après cela, je prévois le moment critique où je vais me décomposer progressivement.
Je me vois déjà trainer mes jambes et mes bras le long des roues des voitures.

Un seul mot, une seule pensée devant l’Eternel : « Putain, il m’a encore eu ce con ».

J’ai tenu environ 15 minutes dehors avec ma 1664.

La décoration d’intérieure du Kebab évoque un lieu hybride entre la Méditerranée et l’Inde.

Il y a des rameaux d’olivier rouges collés sur les murs et une photographie 50 sur 30 cm d’un palais blanc qui ressemble au Taj Mahal.

Plusieurs images d’une capture ratée à Saint-Denis.

Heureusement que le son du téléviseur est trop bas, je peux faire comme s’il s’agissait d’une réalité lointaine, un autre pays peut-être

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Je demande combien pour la bière et qu’est-ce que c’est sur la photo.

On m’apprend qu’il s’agit d’une mosquée turque, autrefois une église, peut- être avant un temple. Mes interlocuteurs ne sont pas d’accord.

Le mec qui était planté à côté de la viande tournante me demande de me lever. Nous visitons tous ensemble sa boutique.

Il y a au moins une dizaine de bâtiments blancs sur fond bleu, ce sont plusieurs lieux de culte en Turquie.

Ulu Cami de Bursa, elle est un peu austère je trouve, un peu calviniste sur les bords avec ses minarets qui ressemblent à des cheminées d’usine.

Plus loin, je vois une scène d’intérieur avec une fontaine complètement bleue. De grands dessins noirs, des lettres en fait. Des déformations dignes des plus belles tentatives des surréalistes, quoique notre alphabet romain résiste trop souvent aux fantaisies des calligraphes.

 

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C’est toujours Ulu Cami de Bursa, une vue intérieure cette fois.

J’avance dans le couloir, voilà La Coupole du rocher, classique.

La rencontre entre une coupole byzantine et un octogone parfait offre la vision d’une forteresse. Je me demande si l’aspect circulaire des lieux de culte musulmans est à relier avec une certaine attention à la trajectoire du soleil.

L’exotisme est absolu pour moi, ça n’a pas l’air d’être très différent pour les autres visiteurs. Certains n’y sont jamais allés, ou juste pendant les vacances.

Pour d’autres, il s’agit d’un souvenir d’enfance, ou tout simplement d’un doux fantasme.

Je suis un peu chez eux tout en pouvant consommer une bière, attendre quelqu’un qui n’appartient pas à leur monde.

Y me rappelle, je dois sortir.

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Je suis une cible (Il paraît)

15 novembre 2015 § Poster un commentaire

Rue des Dames, je suis assise dans un café où les gens boivent, rient et se draguent.

Je vois depuis ma table le hall d’entrée d’un immeuble. La porte est grande ouverte sur ce petit espace d’intimité, entre le lieu public et la chambre.

Daaaaaesh Dash Lessive.

Une jeune-femme en salopette usée, sans doute se procure-t-elle ses fringues dans la même boutique que moi – Emmaüs. Son rouge à lèvre -cerise, comme celui de la cicciolina – est une flaque de sang ou une rose.

Le jeune-homme qui lui fait face tient entre les doigts de sa main gauche un verre de vin blanc rond comme un poing.

Cette nuit, je l’espère, ils feront l’amour.

Un jeune-homme sort de la maison d’en face, traverse littéralement la porte de tout son corps pour venir s’exploser à ma table en souriant.

Il est venu prendre commande. Il débute, il s’excuse d’avoir renversé ma bière.

Un lac doré coule sous mes coudes. La substance poisseuse et odorante est parfaitement admissible : ce sont les risques du métier, quand on sort, on se tâche.

Bourreaux Bordeaux.

Ma cité s’évanouit doucement dans un rêve.

Je la vois toute concentrée derrière ces vitres. On se croirait à un mariage ou à un enterrement. Les enfants sont fous, ils s’accrochent aux épaules de leurs pères et s’en servent pour courir.

A 22h, je sais que c’est l’heure de partir d’ici, il suffit de faire quelques mètres jusqu’à Saint Lazare.

Je pousse la porte vitrée moins impétueusement que le jeune serveur.

Je sais que si je me retourne, tu seras peut-être là.

Je t’ai défié toute la journée, je suis fatiguée maintenant de te poursuivre.

Je me suis réfugiée devant un théâtre fermé, dans un café bondé de monde, j’ai pris le métro, le train, j’ai traversé les plus grandes places et les plus belles avenues.

Les grands couloirs haussmanniens ont été construits pour tous ceux qui, comme toi, souhaitent contrôler la foule à distance.

Des rues et des places bien larges pour se faire la guerre. Quand on ferme les lieux publics et de culture, c’est à peu près tout ce qu’il en reste.

Je marche sans but, je suis une cible, tant pis pour moi, il paraît.

Avant de prendre mon dernier train, en direction du 9 mètres carré si sûr qui me sert de cage lapin, je passe à la Librairie de Paris, place de Clichy. Quel bel endroit pour se faire tirer dessus franchement.

Je me glisse au sein d’une armée de livres dressés courageusement comme les soldats-carte-à-jouer de la Dame de coeur.

J’entends le bruit de pages qu’on froisse, la voix feutrée d’un jeune librairie qui fait le résumé d’un livre.

Je sens l’odeur de la pâte à colle, de l’encre et même de la moisissure encore en formation.

Il n’y a pas meilleur endroit pour se perdre.

Il n’y a pas meilleur endroit pour me retrouver.

Où suis-je ?

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