Un champ de patate pour la place de la République

4 septembre 2015 § Poster un commentaire

Novembre 2014, place de la République, Paris.

Plusieurs tonnes de pommes de terre, des pieds sales, des sacs plastiques : ce sont les traces d’une bataille, celle des agriculteurs français qui protestent contre leurs conditions de travail.

Ils se sentent aussi inutiles que cette montagne de patates, le résultat d’une surproduction poussée par la baisse des prix. Sur-produire pour survivre, voilà l’impératif absurde qu’illustre leur action.

Patates 1

Elle est pourtant jolie cette montagne et le tapis de terre ocre devant le Mac Donald et la statue de la République est un décor pastoral au milieu de la ville.

Qui sont-ils tous ces êtres à quatre pattes ? Des mangeurs ravis de participer à une récolte gratuite, mais surtout de petits exploitants, de ceux qui ne touchent pas plus du RSA en échange des produits locaux qui garnissent nos assiettes.

De la culture de la terre, ils ont espéré en vivre. Sans le savoir, c’est au sein d’une nouvelle armée qu’ils ont été enrôlés de force : celle de l’agriculture internationale.

Patates 4

Nous vivons une bien drôle de guerre en vérité. Engagés de force, c’est contre l’Espagne, l’Allemagne, le reste du monde que nous agissons désormais. C’est à celui d’entre-nous qui saura proposer le plus petit prix, le plus petit dénominateur commun que revient la victoire sur le marché, ce qui a pour conséquence d’appauvrir les hommes et le contenu de leurs estomacs.

Quelle force obscure nous pousse, en 2014, en 2015, à cette violence dans la conquête des territoires voisins ? Ne pouvions nous pas en rester là, à la bordure de notre champ et laisser les autres lutter à mort pour le pouvoir ?

Patates 6

J’étais venue ici par hasard avec mon appareil photo. Ce discours aux accents politiques m’est venu en discutant avec des agriculteurs présents sur les lieux du  »crime », syndiqués de la FNSEA ou non. Ces images sont restées enterrées dans mon ordinateur jusqu’à cette semaine, quand j’apprends à la télé nationale qu’ils remettent ça, avec des tracteurs cette fois-ci. Les jours qui suivront nous diront s’ils ont obtenu gain de cause.

Je me souviens surtout d’avoir ressenti une impression de soulagement et de colère mêlées. Je suis très loin de l’univers de l’agriculture et pourtant leur précarité rejoint sur bien des points la mienne. Pour ne rien gâcher, ils  ont un certains style dans leur actions.

Patates 7

Cette montagne de patates avait de l’allure, j’espère qu’il en était de même pour le défilé des tracteurs. Je les vois encore comme les déserteurs passionnés de notre monde. Aux côtés du Mac Donald, plusieurs tonnes de nourriture gratuite, comme autant d’armes qu’on déposerait aux pieds d’un roi injuste et belliqueux. Dans une version moderne de la fable, la fourmi serait aujourd’hui la coupable d’avoir trop travaillé, trop produit, trop accumulé. Elle finit écrasée sous le poids de toutes ces offrandes qu’elle ne consacre plus à personne. Voilà pour la morale de l’histoire.

Mais la fourmi l’accepte, dans la joie, dans la fête d’un événement politique et spontané.

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