De l’intérêt d’être NUL

25 août 2015 § 3 Commentaires

Dans une société géniale, il faut bien une majorité de nuls. Moqué, humilié ou jugé avec complaisance, ce rebut gauche et moche est un type chiant qui se remet tout le temps en question. Comme je suis bien partie pour cohabiter avec cette aspect détestable de ma personnalité, j’ai décidé de faire parler la NULLE qui était en moi. Dans le cas où la vie déciderait, finalement, de ne pas m’accorder ma chance, j’aurais encore une alternative pour faire chier mon monde. 

Le NUL chez l’écrivain
Sur ce blog, je publie des textes sur lesquels je travaille parfois pendant des heures (deux semaines  pour celui-ci). Il est rare que je remporte les ‘’likes’’, ce dont je ne m’offusque pas en temps normal puisqu’il s’agit de brouillons, d’ébauches. L’univers du blog me permet d’expérimenter des sujets et des formes d’écriture où je me sens encore fragile.

Je rectifie : non, ce ne sont pas des ébauches, puisque je ne publie jamais rien ‘’d’écrit sur le vif’’. Ce sont des textes, qui, à l’heure actuelle, ne sont compatibles avec aucune forme d’édition hors html5. Ce sont des textes hors-forme, dit-formes.
Et pourtant. Je n’échapperai jamais à la règle de l’offre et de la demande. Même sur ce site il y a des petits coeurs des followers, etc etc. J’avais annulé une page Facebook  pour éviter de me sentir obligée d’obéir à la règle des likes.

Ici, brave lecteur, je n’ai rien à t’offrir de complet. N’attends pas de produits emballés comme au Starbucks. Je n’ai jamais maîtrisé l’art du papier-cadeau de toute manière. Je crois en l’esprit humain quand il échoue. Pour le reste, tout résultat définitivement positif ne peut être interprété que comme un désastre. L’ordre n’est pas de ce monde. Un artiste qui réussit à te plaire est à occire violemment. Le sens du devoir, la perfection, le sens du service sont des valeurs qui ne peuvent convenir qu’à l’entreprise de fast food dont j’ai parlé plus haut.

Je ne suis pas cynique cependant, mais complètement, éperdument, désespérée. Tous les héros de tragi-comédie le sont. Tout le reste n’est que second rôle. Je souhaite au millier d’employés modèles qui sortent tous les soirs du RER A en direction du quartier de la Défense de s’étouffer dans les coulisses de mon existence sublime de ratée au RSA.

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Bien sûr, j’avais bien démarré. On commence toujours pas se demander comment être génial ou plus modestement, comment fournir du carburant licite à la société moderne. J’ai écouté ma conseillère d’orientation au lycée. j’ai tenté Science Po, raté Science Po. Tenté la prép. lettre, raté la prépa. Tenté les beaux-arts,, etc etc etc. J’ai en revanche validé deux licences et bientôt deux masters qui n’ont manifestement aucune valeur aux yeux du marché du travail. J’ai appris à comprendre l’art contemporain et à en parler. A la bonne heure.

A  25 ans je fais le constat de mon inutilité.
Je ne serai pas plasticienne.
Je ne cultiverai pas mon potager pour manger bio.
Je ne serai pas musicienne.
Je ne serai pas comptable non plus.
Je ne sais toujours pas compter.
Je me perds dans ma propre maison.
Je suis capable de pleurer toute seule dans le métro parce que j’ai perdu mes clés.
Je peux tomber en dépression deux semaines à cause d’un chagrin d’amour.
Je peux décrire en revanche, selon un certain nombre de signes, le fil d’une pensée.
Je peux également fictionnaliser, c’est-à-dire rêvasser et rendre compte de cette non-activité par excellence dans des nouvelles ou des pièces de théâtre.

Maintenant que j’y pense, la rêvasserie est un défaut que je cultive depuis l’enfance et qu’on a jamais fini de me reprocher. C’est pourtant le meilleur défaut que j’ai, et il y en a un paquet, je dois l’avouer.

Parlons en de l’imagination. Est-ce qu’elle aurait laissée le pas à la notion beaucoup plus séduisante de créativité ? Peut-on inscrire dans un CV « Sujet fortement imaginatif » ? A quoi servent les rêveurs ? Comment accorder de l’importance à ces êtres sans buts et sans ambitions ? « Tu te fais des films, atterri, arrête de vivre dans ta tête. ». C’est le reproche le plus cinglant que l’on puisse me faire.

A toi, impitoyable lecteur, je te jette en pâture le résultat de plusieurs années de travail, de lectures et d’essais inutiles. Pourquoi l’écriture aurait-elle la charge de te convaincre, de te séduire ou de t’émouvoir ? Et si je te disais que je n’écris que pour moi, contre moi le plus souvent et cette envie d’être caressée, consolée en permanence d’être si imparfaite ?
Je ne serai pas celle que tu attends, ou du moins, jamais très longtemps. Tu ne voudras bientôt plus me lire parce que tu n’y trouveras plus les moyens de ton évasion. Je ne serai peut-être pas une moins bonne came. Tu te seras habitué, tu l’auras trop fumée, trop usée. Tu m’auras usée.

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Le NUL et les banques

J’ai comme l’impression que je ne saurai jamais y faire, ni avec toi, ni avec les autres. Les relations sociales me dépassent. Il y a quelques jours, j’ai perdu tous mes moyens à un entretien d’embauche. Je suis NULLE dans beaucoup de circonstances, ce qui ne facilite pas mon entrée fracassante dans le monde du travail.

Certains me trouvent touchante, comme toutes les personnes maladroites. Les films d’animation font du NUL un personnage qui suscite l’affection et l’empathie de la part du public. On est rassuré de connaître plus nul que soit. On se juge avec moins de férocité qu’il n’en faudrait, pourtant, pour survivre aux aléas du marché.

Puisque je suis NULLE, je devrais donc tirer un avantage de ce handicap. Je pourrais m’acheter une caméra et filmer ma chambre universitaire. J’écrirais des chansons pour qu’on ait pitié de mes cafards. Je posterais la vidéo et je remporterais 50 vues. Je serai le gentil petit clown, on m’aimera un peu et puis je finirai au composte des tentatives désespérées.

Très loin devant moi, les vrais NULS, professionnels du genre Cyprien ou Norman, qui affichent des millions de vues avec des vidéos sur leur vie soit-disant merdique. Leurs appartements d’étudiants fauchés n’ont jamais vraiment existé. Je suis sûre que Norman n’écrit pas de chansons à son chat, qui est probablement un robot super perfectionné financé par apple. Bientôt on en voudra tous dans notre salon. Quoi ? Tu le savais pas ?

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Tant de concurrence, même dans la nullité, j’en ai plein les couilles, franchement. Ma banque, toujours assez gentille pour me dire que je n’ai pas assez d’argent les 20 de chaque mois, comprend les gens comme moi.

« Si tu n’as pas de talent pour te faire de l’argent, endette-toi, et chante ma petite ! « D’ailleurs, c’est drôle comme les pubs pour les prêts étudiants prennent le NUL pour cible (étudiant de fac pas riche en général), en se foutant gentiment de sa gueule.

Belle stratégie quand on pense que pour une personne d’importance, il doit y avoir 30 NULS. Il n’y a pas que l’idiot du fond de la classe qui soit concerné.

( ❤ Petite parodie ❤ )
Tout le monde chante en petite jupette pour l’été.
« LA LA LA  Si le marché de l’emploi et de la réussite personnelle ne s’ouvre pas à moi.
LA LA
J’ai la chance de pouvoir m’endetter pour compenser le vide de ma vie et mes échecs cuisants.
LA LA
Je n’aurai pas mes exams, mais je pourrai partir en vacances en Espagne.
LA LA
Et prendre de la MDMA (Lala) , etc, etc, etc…
Tout, ça grâce à mon crédit de la Caisse des Pagnes. »
(… Et à mes valeureux parents qui se sont portés caution en désespoir de cause.)

Un salaire pour les NULS
Et alors ? Une fois ce petit cadeau de départ à rembourser, que doit faire le NUL ?
Dealer de la drogue ? Encore faudrait il que le NUL soit un peu courageux et qu’il n’ait pas peur d’aller en prison, même si, apparemment, ça n’a pas l’air si terrible que ça quand on voit Orange is the new black. De plus, un dealer qui ne supporte pas la fumée de cigarette, ça fait tâche dans la profession.

Entrer dans l’armée alors ? Et si je te dis que le NUL a toujours eu une enfance malheureuse et ne supporte pas la vue du sang, ou les coups de soleil ?
Se mettre en couple et faire des enfants (ils prendront soin de leurs parents ruinés) ? Tout NUL qui se respecte ne saurait engendrer pire que lui. Attention, les tests d’ADN le prouvent maintenant.

Aucune de ces solutions n’est vraiment efficace, et, n’en déplaise aux amateurs de Norman : Non, c’est pas marrant d’être un VRAI NUL.
En conséquence, je fais le souhait qu’on raye d’un coup sec la dette que j’ai signée depuis mon entrée en maternelle.

Je ne réussirai pas, enfin c’est pas obligé quoi, et alors ?
Pourquoi ne pas inventer le RSA du NUL ? Est-ce que qu’il ne faudrait pas le créer pour que tous les NULS de la terre puissent être respectés et vivre comme des êtres humains (et non comme des clowns apprivoisés) ?

Comme il faut bien commencer quelque part, je propose d’écrire un mot d’excuse officiel.

Si vous vous sentez concerné par la description ci-dessus, je vous propose d’annuler votre prêt à la banque et de vous rendre à la CAF avec le papier suivant.

(Vous pouvez corriger les fautes si vous êtes accompagné d’un non-NUL ) :

« Malgré une bonne origine sociale et un parcours universitaire satisfaisant, des cours de capoïera et même quelques abdos-fessiers, je déclare que X est NUL pour une durée indéterminée. Il n’apportera pas d’argent à la société, il ne saura pas faire valoir sa position dans la hiérarchie. En conséquence, X aura le droit de toucher une indemnité du NUL, etc, etc… »

Ce n’est pas du tout un geste désespéré mais plutôt un signe de solidarité à toutes les organisations qui sauront respecter l’absence (ou l’insuffisance) de compétences et de talent, dans un marché de l’emploi qui aujourd’hui n’offre pas sa place à tout le monde. L’allocation universelle n’est pas tellement éloignée de cette idée. Les Finlandais vont même en faire l’expérience bientôt :  http://blogs.mediapart.fr/blog/annie-lasorne/270615/allocation-universelle-la-finlande-fait-le-test

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Parenthèse philosophique

Rêveurs du monde entier, levez-vous et unissez vos forces ! Vous êtes inutiles et hyper importants, c’est vrai !

Le monde du travail nous juge comme des incapables, et, dans le pire des cas, on se retrouve inscrits au catalogue des difformités psychologiques (ou DSM-IV). A cette accusation d’une rare violence, j’oppose le peu de savoir aérospatial que je possède. Il paraît que l’univers est constitué d’une matière invisible que les scientifiques ont nommé injustement ‘’matière noire’’. Présent indéfini, éternité absolue (celle à laquelle tout le monde aspire finalement), nous pré-existons à toute chose. L’univers serait une trace déposée sur le vide. Nous ne sommes que des souvenirs du Big Bang stockés sur un disque dur qui n’attend qu’à être renouvelé.

A l’échelle de notre planète, nous ne sommes pas plus puissants : 10 milliards de primates agglutinés sur 1/3 de la surface du globe, le reste étant d’immenses espaces vides, des océans inutiles, des déserts inutiles qui avancent inexorablement sur nous et bousillent nos belles plages tous les deux ans.

Je rêvais enfant de catastrophes naturelles et de voyages éternels sur des barques trouées.

Je faisais semblant de dormir et j’inventais des mondes à partir d’un mur blanc.

Dans les gares, dans les salles d’attente, j’aimais n’avoir rien à faire.

Quand est-ce qu’on a fini d’agir, de circuler, de produire ? Qui est là pour nous ordonner de prendre une pause ? Pourquoi est-ce que les années sabbatiques sont encore si mal perçues, sans parler du temps partiel et du chômage volontaire ?

Trop utiles ces centrales nucléaires qu’il est bien difficile d’arrêter.

Une pause s’il vous plaît, et je serai prête à repartir.

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